
PARTIE 4 : APRÈS LA BATAILLE
I. L’OCCUPATION
L’abbé Jules-René Paty, curé du Luart
Né à Bierné (Mayenne), il a enseigné à Mamers et en 1870, à 37 ans, officie dans la paroisse du Luart depuis deux ans. Le journal qu’il tient dans les derniers jours de la guerre montrent l’effraction de la guerre dans ce village de 1000 habitants, situé à une trentaine de kilomètres du Mans.

Extraits de son journal :
« Lundi 9 janvier : […] A 9 heures, arrivée de nouveaux officiers. 700 prisonniers dans l’église. Dans le bourg, dégâts. Les soldats qui arrivent à 9h par la neige sont de vrais sauvages.
Mardi 10 : Vers 4h, arrivée des Lanciers et Uhlans de Prusse. Un colonel au presbytère avec 5 officiers – grand dîner payé par eux – polis, ici et dans le bourg.
Mercredi 11 : 4h, arrivé des Lanciers de la veille, peu d’affaire ce jour-là, un officier m’a dit que les forêts étaient difficiles à prendre. Dîner à leur frais, les mêmes officiers au presbytère. Une couverture disparue de la chambre à donner. […]
Jeudi 12 : Dans le bourg, des traînards. A 4h, on annonce encore l’arrivée des Uhlans pour coucher. A 4h 1/2. Contrordre, ils disent devoir entrer au Mans le soir même. Nuit tranquille. Quel changement dans le bourg, toutes les maisons remplies de paille, pillées, des meubles brisés par des chevaux mis dans les maisons.
Jeudi 26 : Les maires de Duneau et de Sceaux sont chargés de remplir les tranchées avant midi sous peine de mille francs d’amende. »
La baronne de Laborde
Marie Julienne Baudelet de Livois est née en 1833 d’une famille de noblesse de robe de l’Artois. Elle épouse en 1851 le baron Charles-Léopold Rottier de Laborde, fils d’un colonel baron de l’empire. Châtelains de la Ragotterie à Yvré-l’Évêque, ils se sont réfugiés dans une demeure au Mans, 4 place de l’Etoile.
« Le soir même [de la défaite, le 12 janvier], les Prussiens allaient prendre leurs quartiers de logement chez les habitants effrayés de cette prise de possession. »
Un officier réquisitionne chez elle deux chambres pour trois officiers dont l’aide de camp du duc de Mecklembourg. Les relations demeurent courtoises. Sa maîtrise de l’allemand lui permet d’intervenir. Le 15 janvier :
« On vient dans la journée me dire qu’un prêtre, l’abbé Deshayes, était prisonnier, accusé d’avoir tiré sur les Prussiens à leur entrée, d’une ambulance. Mmes de la Chaise et Mordret venaient me prier de le faire gracier. J’en parlai à mes hôtes, M. de Platen me promit de s’en occuper. Lorsque je revins de la messe […] Mme Mordret vint m’annoncer que le prisonnier était relâché. »
D’après les décomptes adoptés par l’Assemblée Nationale après la guerre, la Sarthe aurait payé :
- Dépenses en logement et nourriture : 2 millions ;
- Réquisitions justifiées : 2,3 millions de francs ;
- Dédommagements divers : 10,9 millions de francs.
Pourtant, malgré l’occupation, une partie des Sarthois, comme la baronne de Laborde, auront réussi à créer des liens courtois avec l’occupant.

II. LES SOLDATS DE PADERBORN AU MANS
Si l’on croît Charles Fillion, évêque du Mans, la bataille du Mans laisse la ville dans un état déplorable : Elle est « prisonnière [et] consumée par de mortelles épidémies », sans compter la « profusion de sang et de larmes ». Compte tenu de cette situation, il est surprenant que déjà pendant la guerre les soldats de Paderborn, contrairement aux autres soldats allemands, bénéficient d’un « accueil chaleureux » dans le diocèse du Mans – non seulement par le clergé, mais aussi par le reste de la population.
La première raison est que la ville de Westphalie, catholique, n’apprécie guère la tutelle prussienne. Une autre est l’existence d’une relation ancienne entre les clergés des deux villes.
Ainsi, un aumônier militaire, originaire de Paderborn de passage le 9 janvier à Lhomme rencontre le curé du village pour lui demander de l’aide, notamment pour les blessés allemands. Se référant au jumelage entre les deux villes, il est accueilli cordialement par le curé sarthois avec les mots « Nos sumus fratres » (« Nous sommes frères »). Peu après, cet aumônier se rend même à la cathédrale Saint Julien du Mans pour y célébrer une messe devant l’autel de Saint Liboire.


À cette occasion, il est reçu par Mgr Fillion qui souhaite envoyer une lettre à Konrad Martin, son homologue à Paderborn.
Dans cette lettre, rédigée le 15 janvier, l’évêque manceau sollicite l’assistance spirituelle auprès de l’Eglise de Paderborn pour que les saints et surtout Saint Liboire contribuent à « chasse[r] maladies et famines » et à épargner ainsi la ville du Mans de l’occupation prussienne. Les prières des catholiques à Paderborn ne sont pas exaucées et leur intercession auprès de Saint Liboire n’obtient pas que les responsables prussiens gracient la ville du Mans.
L’amitié entre les deux clergés demeure intact
En 1877, lorsque Bismarck met en œuvre la politique du Kulturkampf, visant à luthéraniser le Reich, l’évêque de Paderborn viendra se réfugier au Mans.
L’amitié entre Le Mans et Paderborn, à l’origine portée par les deux diocèses, s’étend désormais, et depuis plusieurs décennies, à de nombreux domaines comme la culture et la formation. Des étudiant.es de Paderborn inscrit.es dans le cursus de licence binational « Études Européennes », qui passent un an à l’Université du Mans, ont ainsi contribué à la conception et à la réalisation de cette exposition.
III. LA TRANSMISSION DU SOUVENIR, ENTRE DEUIL ET PATRIOTISME
Lionel Royer, le peintre de la bataille du Mans

Né à Château-du-Loir, Lionel Royer a moins de 18 ans quand il s’engage parmi les Volontaires de l’Ouest, régiment composé d’anciens zouaves pontificaux qui défendaient les États du Pape. Lionel Royer participe notamment à la bataille de Loigny et à la bataille du Mans. Après la guerre, le général de Charrette qui a vu les croquis qu’il dessinait sur le champ de bataille finance ses études aux Beaux-Arts de Paris. La Ville du Mans et le Conseil général de la Sarthe lui accordent également une bourse. Elève de peintres français très admirés sous le Second Empire, Alexandre Cabanel et William Bouguereau, il présente au Salon de 1873 une première toile sur la bataille de Patay-Loigny, puis l’année suivante sur la charge d’Auvours. Il obtient de nombreuses récompenses telles que la médaille de 3e classe en 1884 et la médaille de 2e classe en 1896 au Salon ou encore le second premier grand prix de Rome en 1882 ainsi que la médaille de bronze lors de l’exposition universelle de 1900. Patriote et catholique, nombre de ses œuvres magnifient l’action des Zouaves pontificaux, en particulier dans l’église de Loigny où sont exposées deux toiles du peintre de grande dimension (3 mètres sur 6) rappelant des épisodes de la bataille du 2 décembre 1870, traité de façon mystique : la communion des zouaves et l’agonie du général de Sonis. Parmi ses scènes historiques, certaines sont aujourd’hui encore très connues, comme Vercingétorix jette ses armes aux pieds de César réalisé en 1899 ou les fresques évoquant l’épopée de Jeanne d’Arc réalisées dans la basilique de Domrémy.

Robert Triger, l’érudit passeur de mémoire
Lorsque la guerre éclate, à 15 ans, il ne peut s’engager. Réfugié à Alençon, il assiste du haut des toits de son lycée aux combats du 15 janvier 1871 au Sud de la ville. Il en reste profondément impressionné, souhaitant dès lors la revanche et professant toute sa vie un patriotisme ardent. Vice-président de la Société Historique et Archéologique du Maine en 1887, puis président de 1899 jusqu’à sa mort en 1927, il participe à entretenir la mémoire des vétérans mettant en relation ceux qui témoignent ou qui étudient la bataille du Mans. Il s’adresse ainsi aux anciens Zouaves pontificaux réunis en janvier 1905 :
« Depuis plus d’un quart de siècle déjà, Messieurs, vos chevaleresques exploits appartiennent à l’histoire. Aux générations jeunes en 1871, qui en avaient ressenti vivement les émotions et la gloire, et qui plus tard, entrées à leur tour dans la carrière, n’avaient cessé de regarder vers la frontière, l’arme au pied, impatients de suivre vos exemples et de venger vos revers, succèdent aujourd’hui de nouvelles générations fatalement endormies dans les douceurs de la paix. Bientôt, si l’on n’y prend garde, […], les vaillants combattants de 1870 ne pourront plus compter que sur la fidélité de l’histoire. »

En 1908 et 1910 il accueille des vétérans allemands de Francfort-sur-Oder qui font ériger un monument dans le cimetière de Parigné-l’Évêque et posent une plaque à l’ossuaire du grand cimetière du Mans. Un début de réconciliation … qui reste inscrit dans l’esprit d’une culture guerrière.
Carl Bleibtreu, l’historien allemand de la bataille du Mans

Représentant du réalisme littéraire allemand, l’écrivain Carl Bleibtreu (1859-1928) s’est penché sur la guerre franco-prussienne dans l’esprit de son père, peintre spécialisé dans les représentations de champs de bataille. Au tournant du siècle, il publie une série d’ouvrages sur les batailles de 1870-1871. Dans Le Mans. Die Schacht vom 10. bis 12. Januar 1871, il livre un récit heure par heure de la bataille du Mans, articulant mouvements de troupes et décisions militaires à une description vivace des conditions difficiles du champ de bataille. Le ton est celui d’une héroïsation nationale exacerbée.
Ainsi décrit-il la situation française marquée par la défaite :
« C’est à l’image de l‘obscurité qui arrivait si tôt dans ces troubles jours d’hiver d’un froid de glace que furent menés les derniers combats désespérés de janvier : dans le sombre de la nuit, et laissant place à un noir minuit planant sur la France – une frayeur hivernale sans clair de lune, sans espoir… Quand le soleil se lèvera-t-il à nouveau, quand viendra un printemps qui guérira de telles blessures ? »
Margarethe Wachsmuth, la veuve blanche d’un officier allemand
Fille d’un avocat, cette jeune femme apprend en 1871 que son fiancé, le premier lieutenant Edward von Tluck und Tochonowitz, a été tué au Tertre de Changé le 12 janvier 1871.
Elle restera une veuve blanche, ne prenant d’autre mari. Au printemps 1911, Robert Triger qui avait rédigé un article sur les tombes de Changé l’accompagne sur celle de son fiancé où elle s’est déjà rendue plusieurs fois.


Robert Triger note de façon lapidaire, mais non sans émotion :
« Le lundi 22 mai, je la conduis dans ma voiture au cimetière de Changé… Retour par le monument [du Tertre] et visite de l’Épau. Très touchant pèlerinage après 40 ans ! »
Une correspondance se poursuit au moins jusqu’en janvier 1914, après une nouvelle visite le 12 août 1913 à la tombe, « cette place qui m’est le plus cher au monde.» lui écrit-elle.
Les sculpteurs Croisy et Crauck réalisent le monument à la 2e Armée de la Loire
L’un des monuments emblématiques de la bataille du Mans est celui qui fut longtemps situé place de la République dans la ville du Mans. On peut y lire les dédicaces suivantes : « A Chanzy » ; « A la 2ME armée de la Loire 1870-1871 ». C’est à l’époque un monument d’envergure nationale.
L’initiative est due à un comité constitué en 1883 peu après la mort de Chanzy, à l’invitation de la revue Le Spectateur militaire. Il comprend sept sénateurs, qui sont le plus souvent d’anciens officiers du temps de l’Année terrible, l’amiral Jauréguiberry qui commandait le 16ème corps d’armée au Mans, alors ancien ministre de la Marine. On compte aussi cinq députés, dont le vice-président de l’Assemblée nationale. C’est à l’époque un monument de dimension nationale. Le Conseil municipal approuve le projet dans sa séance du 18 avril 1883 et le monument est inauguré en grande pompe le 16 août 1885, en présence du ministre de la Guerre, le général Campenon. Pas moins de 50.000 personnes venant de Paris et de nombreux départements y assistent, soit autant que la population de la ville à l’époque. Les grands titres de la presse nationale en font le récit : L’Illustration, Le Temps, Le Gaulois, L’Écho de Paris, Le Figaro…
La statue en pied de Chanzy est réalisée par Gustave Crauck (1827-1905), élève de Carpeaux et de Pradier, prix de Rome en 1851. Aristide Croisy (1840-1899), second prix de Rome en 1863, réalise les quatre bas-reliefs composés de groupe de soldats symbolisant l’Attaque, la Défense, la Résistance et une dernière scène montrant un mobile à l’agonie. Croizy n’a pas lésiné sur le nombre et la diversité des personnages de bronze de tous âges, fantassins, cavaliers, artilleurs, « mobiles » et marins, les uns blessés, les autres valides, et en tout cas bien déterminés à tirer jusqu’à la dernière cartouche de leurs armes (chassepots modèle 1866, ou à tabatière, c’est-à-dire anciens fusils à amorces transformés en armes à culasse, revolvers modèle 1870). Pourtant, Croisy, quelque temps après l’inauguration, reçoit des reproches. Sur le bas-relief consacré à la Défense, il a représenté un zouave d’Afrique au lieu d’un zouave pontifical. Il propose donc au maire de prendre à ses propres frais le remplacement de la calotte d’Afrique par un képi. En 1970, le monument est déplacé de la place de la République à la place Washington.



IV. LA CÉRÉMONIE DU 20 JUIN 1913
40 ans après la guerre, l’Etat sous la pression des vétérans, décide la création d’une médaille commémorative en novembre 1911. Les derniers survivants sont honorés au Mans le 20 juin 1913, une cérémonie suivie par 12.000 Manceaux.
À cette occasion, les vétérans du 33e régiment de Mobiles remettent à la Ville du Mans leur drapeau, aujourd’hui conservé au Musée de Tessé. Les derniers vétérans sarthois de la guerre de 1870 disparaissent dans les années 1940.

- 1. Capitaine Tessier ;
- 2. Sous-lieutenant Marchand et drapeau ;
- 3. Sergent-fourrier Bioche ;
- 4. Marie Meslay, femme Degouet ;
- 5. Chanoine Nouet, aumônier au 33ème Mobiles.
Les vétérans défilent devant le monument Chanzy, place de la République (Société historique et archéologique du Maine, Fonds Robert Triger, DR)
1. Capitaine Tessier ;
2. Lieutenant Mallet ;
3. Sous-lieutenant Marchand ;
4. Chanoine Nouet ;
5. Sergent Dupuid

Les anciens mobiles du 33ème (Société historique et archéologique du Maine, Fonds Robert Triger, DR)

Texte : Stéphane Tison et étudiant.es de Le Mans Université
























































































































































































































































































































































































































